Marie-Claire Montanari: Nus – Portraits

Par Agnès Carbonell.

 

     A trop s’exhiber les corps deviennent muets. Anonymes objets du desir, ils ne sont plus que les reflets d’une perfection rêvée ou les jouets de mises en scene érotiques. Paradoxalement, l’art du nu est souvent un art désincarné qui prive le corps de la chair vive de son histoire, c’est à dire de son intimité. Ainsi “neutralisé” il n’exerce aucune réelle séduction car il se confond avec son image, dont la surface réfléchit à volonté les fantasmes de chacun. Le pouvoir de séduire appartient à qui détourne le spectateur de sa propre histoire, pour le perdre dans l’énigme supposée de l’autre.

Tel est le pouvoir des corps photographiés par Marie-Claire Montanari.

 

     Parce qu’il s’inscrit au rebours de la pratique habituelle du nu, son travail rend aux corps dévoilés cette intimité qui est, selon Jean Baudrillard, “complicité par-devers soi, en deça des autres”. En effet, les femmes qui posent ici ont toutes passé commande de leur nu à la photographe. Offerte aux regards, leur nudité n’en fait pas moins partie d’une histoire très privée, que l’art de Montanari sait rendre sensible à l’ œil, avec une remarquable économie de moyens. Il suffit d’une main cambrée sur une cuisse pour susciter une présence, et la simple torsion d’un buste porte l’empreinte d’un mouvement éloquent. Rien de superflu ne vient entraver la vision: la dentelle elle-même, banal accessoire érotique, ne vaut plus que pour l’ombre dont elle modèle les contours d’un corps. Cette parfaite discrétion laisse parler la chair

Elle ouvre ainsi au spectateur la part d’imaginaire qui fait défaut à tant d’images de nus s’il n’en est pas le destinataire, pour qui ces photos ont-elles été commandées? Quelles voluptés secrètes célèbrent-elles, quel narcissisme trahissent-elles? Sont-elles un défi amoureux ou un geste d’adieu?

 

     Devant ces nus sans visage, ou sans regard, l’attitude est la même que face à un portrait: le désir est grand d’entrer par effraction dans la vie du modèle, en réinventant l’histoire dont il ne livre qu’un fragment. Si Michel Tournier, selon ses dires, est l’inventeur du “portrait-nu”, il parait légitime de définir les œuvres de Marie-Claire Montanari comme des “nus-portraits”. Sur le visage de son modèle entièrement dévêtu, l’écrivain croit capter “la réverbération charnelle” de cette nudité invisible. La photographe, elle, donne une évidence plastique lumineuse à l’énigmatique intimité émanant d’un visage absent.

© 2017 Marie-Claire Montanari